Georges Charpak

Le texte ci-dessous est un extrait d'entretiens avec les éditions Nathan, les 25 et 26 novembre 1995, à la Sorbonne (Paris).

Georges Charpak, prix Nobel de physique, a été impressionné par la dynamique des programmes américains d'enseignement des sciences expérimentales. Il souligne l'intérêt de la formation des enseignants et des outils mis à la disposition des élèves.

L'alphabétisation scientifique des enfants et des adultes

Je me suis intéressé à l'enseignement grâce à ma rencontre avec Léon Lederman, qui était mon patron lorsque je suis arrivé au CERN, en 1960, et avec qui j'ai travaillé un an ou deux. Bien qu'ayant le même âge que moi, il était déjà professeur depuis une dizaine d'années à Columbia. Il avait déjà fait de grandes découvertes et continua à en faire, tant et si bien qu'il obtint le prix Nobel.

L'esprit du programme « Hands on »

Lederman a lancé un programme intitulé « Hands on », que j'ai traduit par « La main à la pâte ». Arrivé à Chicago en pleine crise de l'enseignement, il a proposé de s'occuper des écoles, fasciné par le fait que, dans un monde de plus en plus façonné par la science et la technologie, de moins en moins de gens étaient capables de comprendre la science. Il en avait conclu que l'on pouvait enseigner la science aux enfants, dès l'âge de six ans, à condition de s'en donner les moyens. Cela supposait de former les instituteurs, dont la grande majorité n'avait jamais reçu de formation scientifique et était incapable d'enseigner les sciences, de forger le matériel et d'élaborer un programme.

Il a alors réussi à m'entraîner dans une école du ghetto de Chicago ; j'ai été ébloui par le bonheur des enfants. C'était une école relativement typique, avec 99 % de Noirs, dont la plupart étaient en dessous du niveau de pauvreté. Il régnait pourtant une très grande gaieté dans cette école : les enfants apprenaient avec joie.

De retour en France, j'ai progressivement réussi à trouver des gens qui m'ont écouté et à convaincre le ministre de l'Éducation nationale. J'ai entraîné Lederman avec moi. Nous avons participé à une émission de Jean-Marie Cavada. Les gens nous écoutaient, certes avec sympathie, mais ce n'est pas ainsi que l'on entreprend des réformes. Huit jours avant les élections – je considère cela comme un tour de force – le ministre m'a envoyé en mission à Chicago, avec son directeur de cabinet, son chef de cabinet, ainsi qu'un certain nombre d'inspecteurs généraux.

Une réforme qui a fait ses preuves de Chicago à Pasadena

Par la suite, je suis retourné seul aux États-Unis, pour voir ce qui se faisait dans ce domaine, en d'autres lieux. Cela m'a conduit à Pasadena, dans la banlieue de Los Angeles, où je suis passé à une étape supérieure.

Chicago compte 400 000 élèves dont 40 à 50 000 sont dans le système de Lederman. Celui-ci prend les élèves, école par école, de manière indépendante. Il ne signe un contrat avec une école que si 70 % des instituteurs y sont favorables. Lorsqu'un contrat est conclu, un centre de pilotage peut intervenir pour prendre l'école en main, former les instituteurs et fournir des remplaçants le temps de la formation. Un moniteur peut ensuite être mis à la disposition de l'école, afin de discuter avec les instituteurs en cas de difficultés éventuelles.

Pasadena compte en revanche 100 000 habitants. L'école publique comprend 25 000 élèves, dont 90 % en dessous du seuil de pauvreté et 1 000 faisant partie de gangs, proportion habituelle autour de Los Angeles. Là, les 25 000 élèves sont tous impliqués dans le système de Lederman. Les Français aimant la centralisation, je me suis dit que l'étude de cette organisation où tout fonctionnait par le haut, au pas, pourrait m'apporter quelque chose. Je me suis donc rendu dans les classes.

Ainsi, j'ai observé que, tous les deux mois, on livrait aux instituteurs un manuel et le matériel pour 36 élèves. Le manuel constitue une sorte de colonne vertébrale pour l'instituteur qui n'a reçu que 200 heures de formation ; il le dispense de tout effort d'organisation lorsqu'il veut réaliser une expérience.

Dans toutes les classes, de six à treize ans, j'ai été émerveillé par les programmes de physique, biologie, géologie et autres sciences de la nature, qui se déroulaient une heure par jour, cinq jours par semaine.

La matière de ces programmes avait été forgée par de très grands scientifiques, au Massachusetts Institute of Technology (Caltech). Ces groupes ont été abondamment soutenus par le gouvernement central, comprenant, certes, la très critiquée bureaucratie de Washington mais également la National Science Foundation, qui a distribué un demi-milliard de francs à une vingtaine de groupes pour élaborer ces programmes et effectuer les tests nécessaires.

Que considérez-vous comme le plus marquant dans l'expérience ?

J'ai été frappé par le cahier d'expériences que les enfants devaient tenir. Par exemple, dans une classe d'enfants de six ans à qui l'on apprenait les différents états de la matière, le matériel était composé de petits gobelets et de morceaux de mousse blanche. Il s'agissait de savoir s'ils allaient flotter, se dissoudre ou couler. Ces mots nouveaux étaient inscrits au tableau. On demandait aux enfants de répondre à la question qui leur était posée en écrivant le verbe adéquat, puis on réalisait l'expérience correspondante et on la leur faisait dessiner. Les résultats du cahier d'expériences pouvaient être affreux au mois d'octobre mais magnifiques en juin suivant : les enfants avaient appris à lire et à écrire en décrivant des expériences.

J'ai également apprécié les expériences menées dans les classes de niveau supérieur. Ainsi à huit, neuf ou dix ans, les enfants faisaient de l'astronomie diurne, à l'aide de petits ballons de baudruches gonflés et d'une lampe électrique puissante. Par groupe de quatre, ils discutaient pour comprendre les mouvements de la Terre et du Soleil, ainsi que les saisons qui en résultaient. Or je suis persuadé que 80 % des adultes sont incapables d'expliquer la différence entre l'été et l'hiver.

Un exemple à suivre

J'ai été très rapidement convaincu que le système de Pasadena constituait une belle expérience. Plutôt que de réinventer les choses, mieux vaut les copier intelligemment lorsqu'elles fonctionnent, pour s'efforcer ensuite de les dépasser. Ainsi lorsque nous avons mis les accélérateurs de particules au CERN en 1960, nous avons copié les Américains, à présent nous sommes meilleurs qu'eux. Les Japonais l'ont fait en technologie, nous devons faire de même.

L'Institut national de recherche pédagogique (INRP) a donc acheté tous les manuels, puis a fait venir le matériel, que nous avons évalué. Dans un an, si nous avons les moyens, nous serons en mesure de faire un démarrage en force avec 5 000 élèves. En effet, nous n'allons pas perdre notre temps à faire des expériences ponctuelles. Après m'être exprimé à la télévision, j'ai reçu de nombreuses lettres d'instituteurs et j'ai découvert qu'il y avait en France de nombreuses expériences isolées de très haute qualité. Il est désormais temps d'agir à un niveau plus global. Dans les dix, quinze ou vingt prochaines années, ce programme s'imposera à l'ensemble de l'enseignement, mais il faut démarrer avec 10 000 enfants, puis 100 000, etc.

Dernière modification : 23/11/2007
Outils
© La Main à la pâte 2010